Alain de La
Morandais
« Nul n'est prophète en son pays ! » Mc.VI,1-6
L'histoire de jésus revenant dans son village est passée à l'état de proverbe.. Il est possible d'ailleurs qu'un dicton analogue ait déjà existé de son temps, fondé sur l'expérience de Jérémie ou d'un autre incompris de l'ancien testament. Jésus s'y réfère peut-être quand il dit : » Un prophète n'est déconsidéré que dans sa patrie, parmi ses parents et dans sa maison. »(verset 4)
Depuis qu'il s'est mis à prêcher, Jésus a déjà eu l'occasion d'expérimenter l'incompréhension de sa famille. Une délégation de ses proches avait fait le voyage de Capharnaüm pour tenter de récupérer l'inconscient qui prenait trop de risques. Maintenant c'est Lui qui rentre au bercail. Sa « patrie » désigne sans doute Nazareth, bien que Marc n'en donne pas ici le nom, Nazareth qu'il a quittée pour rencontrer Jean le Baptiste et dans laquelle il semble n'être pas revenu depuis. La bourgade est à une trentaine de kilomètres de Capharnaüm où Jésus s'est installé depuis le début de sa prédication.
Les premiers jours, l'accueil des villageois dût être plutôt bon. La preuve : lors de la prière synagogale du sabbat, c'est Lui qu'on invite à faire le commentaire après la lecture de la Loi et des Prophètes. Pourtant, on attendait apparemment un discours plus banal : sa sagesse s'impose mais dérange; on fait le lien avec ses miracles dont a entendu parler, et on se rebiffe. On le connaît trop bien; c'est un enfant du pays; il n'est pas passé par les écoles. Il n'a aucun titre à tenir les propos qu'Il tient.
Les habitants de Nazareth refusent de se laisser interroger par le comportement de Jésus. Ils se posent à son sujet un question fermée puisqu'ils en ont déjà la réponse : « D'où cela lui vient-il ? » Ils savent tout de son passé et de ses origines, y compris peut-être que Joseph n'est pas le vrai père de Jésus car, curieusement, ils l'appellent « le fils de Marie », alors qu'un juif est en général situé familialement par rapport à son père. Ils n'ont alors rien à apprendre sur lui, rien à découvrir. On est loin de la question que se posaient les disciples :
« Qui donc est-il celui-là ? » (Marc IV, 41)
Les compatriotes de Jésus n'ont pas les dispositions qui permettent d'accéder à la foi. Marc parle nettement de leur incrédulité, plus littéralement même, de leur absence de foi. La foi, dans l' Evangile, ne consiste pas à croire que Dieu existe mais à avoir vis à vis de Jésus une attitude confiance ouverte, même si elle demeure chancelante ou peu assurée. L'incrédulité des gens de Nazareth est une sorte de blocage irréversible dont Jésus lui-même s'étonne. Aussi, bien qu'il opère sur place quelques guérisons que le texte ne classe d'ailleurs pas parmi les miracles, Jésus se révèle-t-il incapable d'accomplir pour eux des miracles proprement dits.Une telle incapacité étonne le lecteur chrétien, habitué à ce que Jésus puisse tout faire. Mais l'évangéliste fait comprendre que la foi du demandeur est la condition principale d'un miracle : l'histoire de Jaïre et de la femme malade d'hémorragies en a été l'illustration. Sans cette foi, Jésus est comme privé de pouvoir miraculeux : une relation ne peut s'établir entre deux pôles dont l'un la refuse. Jésus n'a alors plus rien à faire à Nazareth. C'est aux villages d'alentour qu'il décide de se consacrer.