Maintenant que la diversité culturelle s'est installée dans la société comme au bureau, le sujet religieux vient plus souvent dans la conversation. Attention à le manier avec précaution.
Attention, sujet tabou. Entre défense de la laïcité pour les uns, peur de se « faire étiqueter » pour les autres, les débats religieux entre non-croyants et pratiquants peuvent
tourner au vinaigre. « On parle ici d'un sujet qui touche directement à la liberté personnelle, à l'engagement de chacun. Il est normal qu'il soit ultra-sensible », analyse Dounia Bouzar,
cofondatrice de Dynamique Diversité, un cabinet en management de la diversité culturelle et religieuse. D'autant que la problématique prend de l'ampleur. « Les entreprises regroupent aujourd'hui
une telle diversité des cultures et des croyances que le sujet devient incontournable », explique Patrick Banon, consultant en gestion de la diversité culturelle. Alors que les religions, et
notamment l'islam, sont sous les feux médiatiques, la question ne peut pas être éludée.
Bannir préjugés et prosélytisme
Il y a une évidence qu'il est bon de rappeler: « Comme dans toute relation humaine, il faut faire preuve de respect envers son interlocuteur », précise Patrick Banon. L'exercice
demande du tact, de la mesure et de l'écoute.
Les préjugés du type "les cathos sont tous des coincés", ou "l'islam est une religion macho et archaïque" n'amènent rien de constructif. Elisabeth Maisonnier, aujourd'hui cadre à
la bibliothèque municipale de Versailles, se souvient d'un pot de mariage d'une collègue chrétienne dans une précédente expérience professionnelle: "Une enveloppe de participation était passée
dans le service. A l'arrivée, elle était bourrée de préservatifs. A partir de là, c'est difficile de discuter..."
A l'inverse, le zèle missionnaire d'un pratiquant à l'égard de ses collègues athées est à prohiber. "Dès lors que la personne cherche à convaincre, la discussion est inutile. Car
on est dans le rapport de forces, et non dans l'échange », explique Dounia Bouzar. Omar el-Mourabet, ingénieur chez Thales, confirme: « Je préfère parler de ma foi lorsque les gens me posent des
questions. Je ne lance pas le sujet moi-même. »
Pour détendre l'atmosphère, mieux vaut privilégier l'humour. Ce qui suppose, pour le pratiquant, de ne pas être sur la défensive, d'être à l'aise dans ses convictions. Dominique
Jardon, cadre commercial à la Société générale, est catholique, ordonné diacre en novembre dernier. Il a hérité auprès de ses collègues du surnom de père Blaise, personnage comique de la série
télévisée Kaamelott. « Je l'accepte volontiers, quitte à mimer les attitudes de ce moine. Un peu d'humour ne fait pas de mal! »
Trouver le moment idoine
Pots de départ, repas de fin de mission, déjeuners d'équipe... Autant d'événements décontractés qui peuvent permettre d'aborder de façon plus sereine le sujet. Stanislas Bourdeaut,
ingénieur responsable de ligne produits à Alcatel-Lucent et catholique pratiquant, s'est décidé à parler de sa foi avec son supérieur hiérarchique à l'occasion d'un repas de fin de mission. "Nous
étions au restaurant, c'était le soir, on avait le temps, l'ambiance était relâchée. Mon chef a commencé à deviser sur le sens de notre travail. Nous avons embrayé sur nos conceptions de la vie,
sur la religion. C'était un réel moment de partage que nous n'avions encore jamais eu."
D'autres événements plus personnels peuvent servir de prétexte. Une naissance, un mariage, un décès, mais aussi une fête religieuse... Anouar Kbibech, manager système
d'information à SFR, a profité de l'Aïd el-Kébir (commémoration du sacrifice d'Abraham dans l'islam) pour discuter de sa pratique. "Ce rituel intriguait mes collègues, ils voulaient savoir
comment cela se passait. J'ai pu leur expliquer en quoi cette fête consistait, cela s'est fait dans l'écoute."
Se confier au bon interlocuteur
Alain Setton, coach en ressources humaines, prévient: « La religion est un sujet intime, où l'on se livre. Mieux vaut en parler avec des gens que l'on connaît un minimum. »
Collègue devenu ami, client proche... Autant d'interlocuteurs de confiance qui éviteront de juger trop vite. Dans le cas inverse, un trop grand affichage peut nuire à l'intéressé et à sa
carrière.
Stanislas Bourdeaut regrette d'avoir discuté de ses activités spirituelles (chorale chrétienne, organisation de pèlerinage...) lors d'un entretien d'embauche. "Je suis tombé sur un recruteur à
qui cela n'a pas plu du tout. Avec le recul, je me dis que j'ai été un peu imprudent." Depuis, Stanislas a enlevé de son CV la ligne les mentionnant.
Mieux vaut privilégier le tête-à-tête. « L'inconvénient d'en parlerface à plusieurs personnes, c'est qu'il peut y avoir un effet de groupe. Les interlocuteurs sont moins libres, les railleries
plus faciles », explique Dominique Jardon. Pour annoncer sa décision de devenir diacre, il est allé voir chacun des membres de son équipe, un par un. « On a pu prendre le temps de discuter,
c'était plus serein », se souvient-il.
Parler de soi, pas de l'institution
La nuance est importante: « Le risque de conflit est plus fort lorsque le débat porte sur les institutions religieuses plutôt que sur le partage d'une expé-rience personnelle », note Patrick
Banon. Position de l'Eglise sur l'avortement ou sur l'euthanasie, sourates du Coran sur la place des femmes... La référence à des dogmes ou à des prises de position officielles attise les
passions. Dominique Jardon a ainsi vécu une discussion houleuse à la suite de l'arrivée de Benoît XVI à la tête de l'Église catholique. « Pour mon interlocuteur, l'élection était jouée d'avance,
et Benoît XVI était de toute façon trop rigide. Je sentais que le débat tournait en rond, je n'ai pas persévéré. »
Même retenue pour Omar elMourabet : « Lorsqu'on parle de djihad ou de terrorisme, je préfère m'abstenir de parler de l'islam car il y a un risque d'amalgame trop fort », indique-t-il. A
contrario, l'expérience personnelle est généralement mieux acceptée. «Je me souviens d'une discussion avec un collègue sur le mariage religieux. Lui ne comprenait pas que l'on puisse s'engager
pour la vie avec la même personne. On a eu un échange très direct. C'était plus facile et moins périlleux que d'expliquer la position de l'Église sur le mariage », indique ainsi Stanislas
Bourdeaut. Convaincu? Maxime Amiot