I ère station : Il est condamné à mort
L’Histoire s’inscrit par des déchirures. César croyait juger Dieu. Et le voici plus petit, rabaissé, à la droite de son propre Juge. « Tu ne jugeras pas et ne seras point jugé. » Sublime renversement des rôles. Sans le savoir, César s’est condamné lui-même. A jamais, pour toujours séparé de Dieu. Sur fonds d’or et de pourpre mêlés.
2 ème station : Il est chargé de sa croix
La croix le prend à la gorge, le garrotte et l’étrangle.
Fils d’Homme, te voici croisé ! Pour l’éternité.
L’ Histoire d’un Homme et d’un Dieu par une croix liés. Pour l’éternité.
L’ Homme pourra toujours tenter de se délier. Dieu, Lui, restera croisé.
Pour l’éternité.
Son visage de chair s’efface. Si humain. Si divin.
3 ème station : Il tombe pour la première fois
Les ors ont viré aux jaunes des jalousies, des délations. L’humanité lasse trébuche et gît déjà.
L’ombre de la Croix devient mortelle, écrase et fait trembler Dieu.
Les cieux virent aux bleus sombres des orages.
4 ème station : Il rencontre sa Mère
Sa bouche hagarde s’entrouvre et crie en silence face au regard de la Mère qui lui rend son courage perdu.
La force maternelle le relève. L’azur de la tendresse essuie ses sueurs frontales de sang. Les cieux reculent. Les rideaux célestes enténébrés blémissent devant la face de la Mère dont la droite vient épauler son Fils.
5 ème station : Il est aidé par Simon de Cyrène
Simon prend le relais de Marie. La Croix devient comme plus légère, signe effacé de la mort en suspens.
Un homme, ami, quasi nommé comme Pierre disparu. Cet homme Simon inscrit son nom, sans le savoir, dans l’Histoire glorieuse des témoins de l’Amour Passion.
Honneur à tous ces serviteurs méconnus qui ont porté et peinent encore à soulager tous les humains de leurs croix de fer. De leurs croix de bois.
Les cieux s’embrouillent, entremêlés d’azur et de compassion.
6 ème station : Véronique essuie la Sainte Face
Elle Le voit comme à terre, gisant, et déjà anticipe, se précipite, à genoux, pour essorer doucement le visage sanglant. Elle recueille dévotement, mêlant ses propres larmes à celles du sang sauveur.
La pourpre du condamné a viré au bleu de Prusse, métallique, inhumain. La tendresse blanchit la Femme et son voile devient céleste, aérien, comme une Promesse d’éternel.
7 ème station : Il tombe pour la deuxième fois
Véronique avait bien deviné : à nouveau Il est tombé ! Le visage essuyé à nouveau se décompose, s’abîme, se défigure : la bouche d’amertume et de souffrance s’agrandit sur la face devenant inhumaine. Mais de douleur si divine que son cri demeure suspendu.
8 ème station : Il rencontre des femmes de Jérusalem
Simon était seul. Deux femmes ont précédé celles de Jérusalem. Cinq femmes à présent en compassion. En adoration. Gémissantes, orantes et muettes.
Une vague marine qui fait se lever un timide mais si précieux soleil.
L’azur devient émeraude et la terre dorée.
« Femmes, ne pleurez plus ! J’approche des ombres infernales et de la Lumière ! »
9 ème station : Il tombe pour la troisième fois
La prescience du gouffre des enfers l’a fait choir.
Il a chu sans être déchu. Au contraire, la couronne royale de sa Gloire s’inscrit déjà dans les cieux empourprés.
Après la déploration la défiguration s’accélère et fige au sol la tête englaisée, déjà reposant sur le bois dur et noir.
10 ème station : Il est dépouillé de ses vêtements
Vu de loin, la scène est presque limpide, paisible, dans les doux bleus de la nudité annoncée et meurtrie.
On le dépouille, le dénude respectueusement. Comme l’enfançon avant le bain. Mais un bain de sang. Sans allaitement.
Ils sont deux, les compagnons de dénuement. Pudiquement.
La Vérité se livre à eux comme le nouvel Adam.
11 ème station : Il est mis en croix
Déjà le dard du soleil dans la divine main. La main royale, en majesté, s’ouvre et se laisse transpercer. Le sceptre solaire est de fer et sanglant.
La main s’écarte encore, tant elle peut tout donner : la Foi, l’Espérance, la Charité ! Encore et à jamais écartelée. Pour l’éternité.
12 ème station : Il meurt en croix
Le gibet dessine verticalement sa Croix de Lumière et la terre devient ciel et les cieux sont griffés, maculés par la potence immonde.
La lance a fait jaillir l’eau et le sang.
Le Baptême est double et s’accomplit.
« Eli, Eli, lamma sabbactani »
Le Père semble absent. L’ Esprit est là. Dans la Lumière. Présent.
13 ème station : Il est détaché de sa croix
Deux femmes et l’ami : saint Jean.
Cette fois, sa Mère, crucifiée, ouvre si grand ses bras qu’elle hurle et crie. Elle n’en peut plus.
« Stabat Mater dolorosa. »
Son cri se fige en plainte éternelle.
Le crépuscule ronge les cieux.
Les ombres enveloppent le corps nu du supplicié.
La Mère est Terre : elle recueille le grain de blé.
14 ème station : Il est mis au tombeau
La Terre est Mère et reprend son enfant.
La bouche d’ombre s’ouvre et engloutit l’ Homme - Dieu.
Au troisième jour, en sortant des enfers, elle le rendra Vivant.
Eternellement.
Deux madones veillent. Silencieusement.
Dédié à Othiniel, le peintre qui a conçu, réalisé et offert le chemin de Croix de la Chapelle de l’Agneau Vainqueur.


L'annonce de la trahison de Judas, dans ces textes qui nous conduisent vers la Passion, est commune aux Synoptiques. Jésus ne s'est pas trompé lorsqu'il a appelé Judas parmi les Douze, puisqu'il savait quelle tournure tragique prendraient les évènements : les Ecritures devaient s'accomplir. Il le fallait, aussi diabolique que ce fût de la part d'un des Douze : le traître est un des commensaux de ce repas d'amitié. N'était-il pas préférable que les disciples soient avertis de ce scandale pour que leur foi ne chancelle pas trop ?
« Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour le peuple et que l'ensemble de la nation ne périsse pas. » (Jn.XI,57) Nous sommes ici à la source de la pensée de René Girard selon laquelle le bouc émissaire suppose toujours l'illusion persécutrice. Les bourreaux croient à la culpabilité des victimes;ils sont convaincus, par exemple, au moment de l'apparition de la peste noire au XIVe siècle, que les juifs ont empoisonné les rivières. La chasse aux sorcières implique que juges et accusées croient en l'efficacité de la sorcellerie. C'est ainsi que, pour en revenir aux Evangiles, nous les voyons graviter autour de la passion mais la victime rejette toutes les illusions persécutrices, refuse le cycle de la violence et du sacré. Le bouc émissaire devient l'Agneau de Dieu, de telle sorte que nous resterons des persécuteurs mais des persécuteurs honteux. « Toute violence révèle désormais ce que révèle la passion du Christ, la genèse imbécile des idoles sanglantes, de tous les faux dieux des religions, des politiques, des idéologies. » 