Du corps divin de l'Apollon grec du Ve siècle avant Jésus-Christ jusqu'aux Christs en croix de la Renaissance ou à l'Ave Maria de Gauguin, la nudité n'a cessé, dans notre culture occidentale, d'être mêlée aux thèmes les plus sacrés. Adam et Eve ont fourni à des milliers d'artistes, à travers tous les siècles chrétiens, une source d'inspiration inépuisable pour célébrer la nudité des corps masculins et féminins. Mais si l'on se fie à l'un des derniers ouvrages d'art publié sur l'iconographie du couple originel, pour onze représentations d'Adam et Eve dans leur nudité innocente, c'est à dire "avant la faute", on en trouve plus de quatre-vingt dont le sexe est plus ou moins occulte parce que l'innocence est perdue.
Apparemment l'artiste des temps chrétiens est plus inspire, pour représenter le nu, par la tentation, le trouble, le péché et la culpabilité que par l'innocence. De même les théologiens ont plus disserte sur la chute que sur l'innocence originelle.
"Tous deux étaient nus, l'homme et sa femme..."Que peut bien signifier, au moins symboliquement, cette nudité soulignée par l'auteur du chapitre II de la Genèse?
Cette image de nudité -plutôt que cette idée!- à la fois nous attire et provoque en nous des défenses, plus ou moins conscientes. C'est une image ambivalente, c'est à dire qu'elle peut révéler la Beauté ou son contraire, ce qui est Bon et son contraire, le Vrai et son contraire, l'Unité et son contraire. Rappelons-nous : l'homme a été façonné double, façonne de souffle-esprit et de matière terre. Double mélange qui nous enseignait que l'homme devait apprendre à accomplir ses désirs, arriver à trouver son équilibre entre les diverses aspirations, souvent contradictoires, de son être.
Plaçons cette image du nu dans un contexte non banalisé, non indifférent....dans une situation où elle prend une signifi
La nudité de l'autre nous attire et nous repousse à la fois.
Elle nous attire par la pulsion sexuelle, non pas en tant que celle-ci serait radicalement déterminante, instinctuelle, exclusivement physique, mais parce que le sexe est le symbole sensible de tout ce qui est secret dans l'autre, et qui se dévoilant prend valeur d'appel.
Une parole peut dévoiler un corps, comme un geste physique peut libérer une parole. Le secret de l'autre m'appelle et me pousse à me donner. En même temps, il me fait peur et m'incite à me protéger, à me refuser. Dans un cas, j'ai envie de faire confiance, de m'abandonner ; dans l'autre, je crains le jugement de l'autre, le mien sur moi-même, celui d'une tierce personne, celui du Grand Autre, ce Dieu qui, Lui aussi, m'attire et que je crains.
Un corps nu dit ce que sa parole n'a peut-être jamais articulé : la beauté ou la laideur, l'équilibre ou la dysharmonie, la jeunesse ou la marque du temps, le soin ou la négligence, la vigueur ou la paresse, la maîtrise ou la lascivité, la pudeur ou la provo
Il y a des corps nus qui disent une certaine innocence et d'autres qui avouent la culpabilité. Cette relative innocence c'est de n'avoir rien à cacher : la nudité est alors un beau symbole de VERITE, qui invite au dialogue, à la relation. C'est la vie en état de grâce.
La culpabilité signifie au contraire l'occultation, qu'il y a quelque chose à cacher et la nudité devient symbole de MENSONGE, qui pousse à la solitude, au recroquevillement. C'est la vie sous le regard du Juge, dans la crainte de la disgrâce.
Il y a dans une certaine innocence, une fierté, une naïveté heureuse et même de l'inconscience; c'est une force, un courage, une intrépidité, une pudeur.
Il y a dans une certaine culpabilité de sa propre nudité, une honte, un excès de scrupules; c'est une vulnérabilité découverte, une fragilité affichée, une pusillanimité, une pudibonderie.
Dans un cas, la sexualité est une bénédiction, un bonheur : "soyez féconds, multipliez...." L'usage du sexuel est un don de Dieu qui précède la faute - rien ne permet d'avancer sérieusement que le péché des origines soit d'ordre sexuel!- et qui invite à la fructifi
Dans l'autre cas, la sexualité parait le champ clos privilégié de la malédiction : obsession du sexuel, hantise d'impuissance, perversion du plaisir qu'on recherche comme fin en soi et non comme un surcroît de l'amour, stérilité des ventres et des langues; ce plaisir devient un plaisir silencieux. Là où nous avions lumière, soleil et grand jour, ici tout se complait dans les ébats du soir, dans les ténèbres et la Nuit.
La première nudité évoquait la maîtrise de ses pulsions, -dans cet ordre-là comme dans bien d'autres- un sens de la mesure du temps, de la progressivité, de la patience, de la tendresse; la seconde évoque l'impatience, quelque violence, le débordement, l'avidité, la compulsivité.
Là le nu nous parlait de liberté, pas celle d'un Paradis perdu dont il faudrait cultiver la nostalgie par un naturisme archaïque, mais celle, prophétique, qui nous fait deviner que la chair, nue, peut être le plus beau vêtement de l'Homme parce qu'elle a la même exigence que la nudité d'un cheval que l'on peut, pour monter, dépouiller du tapis, de la selle, de tout sauf de son mors qui est son point d'appui existentiel, le passage obligé des forces conjointes de la monture et de son cavalier. Le symbole paradoxal de sa liberté.
Dans ce sens-là, la nudité peut être le signe d'un don accompli de soi-même, de la grâce et de la Beauté.
Le premier Adam était nu.
L'Adam-Christ, Lui aussi, cloué sur l'Arbre de Vie.

