La Création

Du corps divin de l'Apollon grec du Ve siècle avant Jésus-Christ jusqu'aux Christs en croix de la Renaissance ou à l'Ave Maria de Gauguin, la nudité n'a cessé, dans notre culture occidentale, d'être mêlée aux thèmes les plus sacrés. Adam et Eve ont fourni à des milliers d'artistes, à travers tous les siècles chrétiens, une source d'inspiration inépuisable pour célébrer la nudité des corps masculins et féminins. Mais si l'on se fie à l'un des derniers ouvrages d'art publié sur l'iconographie du couple originel, pour onze représentations d'Adam et Eve dans leur nudité innocente, c'est à dire "avant la faute", on en trouve plus de quatre-vingt dont le sexe est plus ou moins occulte parce que l'innocence est perdue. 

Apparemment l'artiste des temps chrétiens est plus inspire, pour représenter le nu, par la tentation, le trouble, le péché et la culpabilité que par l'innocence. De même les théologiens ont plus disserte sur la chute que sur l'innocence originelle. 

"Tous deux étaient nus, l'homme et sa femme..."Que peut bien signifier, au moins symboliquement, cette nudité soulignée par l'auteur du chapitre II de la Genèse? 

Cette image de nudité -plutôt que cette idée!- à la fois nous attire et provoque en nous des défenses, plus ou moins conscientes. C'est une image ambivalente, c'est à dire qu'elle peut révéler la Beauté ou son contraire, ce qui est Bon et son contraire, le Vrai et son contraire, l'Unité et son contraire. Rappelons-nous : l'homme a été façonné double, façonne de souffle-esprit et de matière terre. Double mélange qui nous enseignait que l'homme devait apprendre à accomplir ses désirs, arriver à trouver son équilibre entre les diverses aspirations, souvent contradictoires, de son être.

Plaçons cette image du nu dans un contexte non banalisé, non indifférent....dans une situation où elle prend une signifi cat ion entre deux êtres. 

La nudité de l'autre nous attire et nous repousse à la fois. 

Elle nous attire par la pulsion sexuelle, non pas en tant que celle-ci serait radicalement déterminante, instinctuelle, exclusivement physique, mais parce que le sexe est le symbole sensible de tout ce qui est secret dans l'autre, et qui se dévoilant prend valeur d'appel. 

Une parole peut dévoiler un corps, comme un geste physique peut libérer une parole. Le secret de l'autre m'appelle et me pousse à me donner. En même temps, il me fait peur et m'incite à me protéger, à me refuser. Dans un cas, j'ai envie de faire confiance, de m'abandonner ; dans l'autre, je crains le jugement de l'autre, le mien sur moi-même, celui d'une tierce personne, celui du Grand Autre, ce Dieu qui, Lui aussi, m'attire et que je crains. 

Un corps nu dit ce que sa parole n'a peut-être jamais articulé : la beauté ou la laideur, l'équilibre ou la dysharmonie, la jeunesse ou la marque du temps, le soin ou la négligence, la vigueur ou la paresse, la maîtrise ou la lascivité, la pudeur ou la provo cat ion, l'âpre ou le lisse, le mince ou le gros, le froid ou le chaud, les ci cat rices ou la chair sans couture, le risque ou la couardise. 

Il y a des corps nus qui disent une certaine innocence et d'autres qui avouent la culpabilité. Cette relative innocence c'est de n'avoir rien à cacher : la nudité est alors un beau symbole de VERITE, qui invite au dialogue, à la relation. C'est la vie en état de grâce. 

La culpabilité signifie au contraire l'occultation, qu'il y a quelque chose à cacher et la nudité devient symbole de MENSONGE, qui pousse à la solitude, au recroquevillement. C'est la vie sous le regard du Juge, dans la crainte de la disgrâce. 

Il y a dans une certaine innocence, une fierté, une naïveté heureuse et même de  l'inconscience; c'est une force, un courage, une intrépidité, une pudeur. 

Il y a dans une certaine culpabilité de sa propre nudité, une honte, un excès de scrupules; c'est une vulnérabilité découverte, une fragilité affichée, une pusillanimité, une pudibonderie. 

Dans un cas, la sexualité est une bénédiction,  un bonheur : "soyez féconds,  multipliez...." L'usage du sexuel est un don de Dieu qui précède la faute - rien ne permet d'avancer sérieusement que le péché des origines soit d'ordre sexuel!- et qui invite à la fructifi cat ion, à la fécondité et à la maîtrise des forces naturelles du monde. Bienheureux plaisir sexuel : le couple en parle, tout naturellement! 

Dans l'autre cas, la sexualité parait le champ clos privilégié de la malédiction : obsession du sexuel, hantise d'impuissance, perversion du plaisir qu'on recherche comme fin en soi et non comme un surcroît de l'amour, stérilité des ventres et des langues; ce plaisir devient un plaisir silencieux. Là où nous avions lumière, soleil et grand jour, ici tout se complait dans les ébats du soir, dans les ténèbres et la Nuit. 

La première nudité évoquait la maîtrise de ses pulsions, -dans cet ordre-là comme dans bien d'autres- un sens de la mesure du temps, de la progressivité, de la patience, de la tendresse; la seconde évoque l'impatience, quelque violence, le débordement, l'avidité, la compulsivité. 

Là le nu nous parlait de liberté, pas celle d'un Paradis perdu dont il faudrait cultiver la nostalgie par un naturisme archaïque, mais celle, prophétique, qui nous fait deviner que la chair, nue, peut être le plus beau vêtement de l'Homme parce qu'elle a la même exigence que la nudité d'un cheval que l'on peut, pour monter, dépouiller du tapis, de la selle, de tout sauf de son mors qui est son point d'appui existentiel, le passage obligé des forces conjointes de la monture et de son cavalier. Le symbole paradoxal de sa liberté. 

Dans ce sens-là, la nudité peut être le signe d'un don accompli de soi-même, de la grâce et de la Beauté. 

 

            Le premier Adam était nu.

            L'Adam-Christ, Lui aussi, cloué sur l'Arbre de Vie.

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Au jardin d'Eden, l'arbre de Vie n'est pas dissimulé, pas même interdit. Aucun privilège divin n'en écarte l'homme. A côté de lui, l'arbre dit "de la connaissance du bien et du mal" dont la signification parait assez énigmatique, ne serait-ce que par ce qu'il est interdit par le Verbe de Dieu sans  explication, qu'il est séduisant et que son symbolisme devait quand même être relativement simple pour les auditeurs contemporains de ce texte puisqu'il n'y a pas d'explication ouverte livrée avec l'arrêt d'interdiction. Sa signification devait être assez universelle, mais parait étrangère, obscure à notre culture. 

De nombreuses interprétations ont été données, depuis des siècles, à ce fameux arbre et surtout au sens de son nom : connaissance du bien et du mal.  

Il est une explication classique selon laquelle cette connaissance est la science du bien et du mal en tant qu'elle renferme la connaissance parfaite de toutes les choses, une science universelle des choses morales et naturelles, et même surnaturelles, dont la connaissance convenait à l'homme.

Interdire de manger de ce fruit ne signifie alors pas de refuser à l'homme l'accès à la connaissance des choses, à l'expérience et à la science. Non. C'est l'empêcher d'accéder d'un coup, au mépris des lois naturelles de croissance, au savoir absolu et total, universel, à l'intelligence complète de toutes choses,  ce qui est le privilège de Dieu et de Lui seul. A cet égard, un abîme métaphysique sépare la créature du Créateur, l'homme de Dieu. Il est à l'image de son Dieu, mais nullement l'égal. 

L'omniscience impossible ou gratuitement promise n'est pas l'apanage de l'homme. 

Cette interprétation s'est beaucoup moralisée au cours du temps jusqu'à réduire cet arbre à un symbole d'obéissance à la seule loi morale. Sans nier la dimension morale, bien sûr, essayons de voir plus large et plus loin. 

La formule "connaître le bien et le mal" n'est pas figée á une signification purement et exclusivement morale. Elle exprime aussi le goût pour les plaisirs de la vie, l'expérience humaine, celle du malheur ou de la bonne fortune. 

L'expression "bien-mal" apparaît à de nombreuses reprises dans l'Ancien testament comme spécifiée par un contexte de jugement par la bouche du patriarche, de l'oracle, du  prophète. Elle désigne le bonheur ou le malheur de l'homme, valeurs qui ne sont pas indifférentes mais gouvernées d'en-haut par la bénédiction ou la malédiction de Dieu. 

"Connaître le bien et le mal" est une prérogative propre au Dieu de la révélation biblique, Yahwe, qui décide de ces biens à venir. Les païens attribuaient cette prérogative à leurs divinités, mais comme répétaient les prophètes juifs, elles "ne font ni bien ni mal" : elles sont impuissantes à faire connaître l'avenir. 

La connaissance que Yahwe a de l'Histoire est souveraine et  exclusive : Il ne la tient ni d'agents d'information, ni de conseillers ou d'experts : "Qui aurait pu avertir l'esprit de Yahwe et quel conseiller aurait pu l'instruire?" (Isaïe 40,13-14; Ps.92,6 7; Ps.139,17-18) 

La Sagesse qui gouverne l'Histoire ne peut se connaître que par la communication gratuite : telle est la conviction des prophètes d'Israël. La Sagesse qui préside à la conduite individuelle et à la création est également divine : c'est la leçon des sages. Le Christ lui-même, en bon juif, ne la révoquera pas cette Sagesse, alors qu'il révèlera le mystérieux dessein divin car pour lui aussi, la Sagesse dépend du plaisir du Père et la connaissance du "jour" reste cachée : ni les anges, ni le Fils de l'Homme n'en ont connaissance. Dieu a disposé les lois du monde et de l'Histoire. Il juge selon la gratuité de ses desseins et l'exigence de la justice. C'est son domaine propre, réservé.

Cependant, cette connaissance souveraine, qui lui est propre, apparaît chez ceux à qui Il confie une part de cette science divine: sur terre, quelques hommes ont part à ce privilège, dans la mesure où ils sont gratuitement associes au gouvernement de Dieu sur Israël. Le sont d'abord les prophètes par lesquels Israël voit peu à peu s'éclairer le mystère surnaturel de son histoire; puis les Juges et enfin le Roi, élu de Dieu. 

La connaissance du bien et du mal préside à l'Histoire en fonction du jugement de Dieu : elle constitue une sagesse réservée, mystérieuse. Seuls quelques privilégiés y goûtent, non pas parce que d'une main avide ils se seraient emparés voracement du fruit de l'arbre interdit mais parce que, Dieu leur a tendu le fruit à la saveur exquise qui a pour vertu "d'ouvrir les yeux" sur des réalités inaccessibles, à la fois de l'ordre de l'invisible et de celle d'une brutale réalité. 

Dieu est seul à livrer son mystère, à interpréter ses paroles. Il garde le secret de la bénédiction et de la malédiction. 

La connaissance de la parole et de la sentence de Yahwe est une science prophétique du bonheur ou du malheur à venir. Seuls en reçoivent la communication, selon le plaisir de Dieu, les hommes de l'Esprit. 

C'est ainsi qu'on aura pu contempler Moise, à la fin de sa vie, patriarche bénissant ses fils en découvrant l'avenir : ses bénédictions se hausseront jusqu'à la prophétie et c'est le thème du jardin qui dans sa bouche symbolisera la prospérité future. 

En vertu de sa signification prophétique, l'interdiction proclame la défense d'anticiper sur les desseins gratuits de Dieu. L'humilité de la foi devant un avenir don Dieu se réserve le secret! "Sauter par dessus le temps", telle est la tentation néfaste et de toutes les époques. Le propre du prophète était de parcourir tous les temps, le passé autant que l'avenir et le présent. Mais nul ne s'érige soi-même prophète sans avoir été éprouvé et choisi par Dieu. 

Cet interdit sur la possession de notre avenir est la sauvegarde de notre liberté. Trois histoires, familières à notre culture,  nous disent la même chose d'une autre manière : celle du conte selon lequel un jeune homme reçut d'une fée une bobine de fil merveilleuse avec laquelle il suffisait de tirer et de couper le fil pour connaître tout de suite son avenir : en une journée, il dévora sa vie et mourut; celle du mythe de Faust qui, par son pacte avec le Diable, remonte le cours du temps pour retrouver sa jeunesse, savourer tragiquement les passions de l'or et de l'amour...et se damne; celle de la "Peau de chagrin" de Balzac : généreux mais pauvre, débauché dans l'imaginaire, Raphaël, acculé au suicide, reçoit d'un étrange vieillard un talisman sous la forme d'une peau de chagrin qui, sur sa seule parole, réalise n'importe lequel de ses désirs mais se rétrécit d'autant, jusqu'à disparaître et faire périr celui qui la détient.

            Faust ou Raphaël devant l'arbre interdit.

            Figures modernes, mais universelles, d'Adam.

            De vous, de moi. De nous.

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Au cours de notre réflexion sur la création, il me revient de parler des deux arbres singuliers que Dieu planta devant Adam, suivant le plus ancien des récits des origines : l'arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal.  

Reprenons la lecture du texte de la Genèse. Dieu modèle Adam dans un cadre misérable. A part un filet d'eau pour obtenir la glaise du potier, la Terre était aussi nue que le nouvel "âtre pour la vie" sorti des mains divines. "Aucun arbuste des champs, aucune herbe des champs;  ... Dieu n'avait pas fait pleuvoir". Adam arrive dans un désert, seul au monde tel un nouveau-né mal éveillé (Gn 2,5). 

Alors Dieu se préoccupe d'aménager un jardin, un oasis où placer l'homme (v.8). Au milieu de la steppe aride, Dieu arrange un paradis. Il commence par faire lever un verger où Il "établit l'homme" (v.15). Une forêt profonde où se protéger des vents de sable, des rigueurs du soleil, dans laquelle plus tard Adam et Eve se cacheront de Dieu même (3,8). 

Voici Adam jardinier. Il n'était qu'un enfant jeté sur la poussière du sol (2,7), comme on naissait en certaines tribus nomades. Il est pourvu, "établi" pour "cultiver le sol et le garder" (v.15). Il cultive, donc il est responsable. Il ordonne les plantations, il taille, il soigne, il veille. Il exerce sa liberté en s'affrontant aux plantes, en préparant la récolte. Son initiative doit compter avec la lenteur de la pousse, la fragilité des bourgeons, la rudesse des branches. Il crée à son tour, mais en tenant compte d'une réalité minérale, végétale, qui lui résiste, avec laquelle il lui faut s'allier pour produire. Son oeuvre peut réussir et c'est merveille des récoltes, ou rater et c'est sécheresse des stérilités. Créer, pour lui, c'est composer avec ce qui existe en dehors de lui. 

Il cultive et il garde. Garder, au double sens du mot : il conserve ce jardin. Il n'est pas là pour le détruire, le ravager, mais pour le maintenir en état, en croissance. Egalement il le surveille pour un autre, au titre de gardien pour un propriétaire. 

Déjà se dessine une écologie biblique : propriété de Dieu, le monde est confié à l'homme. Il ne peut en faire n'importe quoi. Son activité prend en charge cette terre. Elle devient un facteur de surgissement de la vie, par une harmonie entre l'homme et le sol, mais où se lèveront demain la violence et l'aridité par l'oeuvre de ce même homme (3,18-19). L'écologie du cultivateur suppose donc un équilibre intérieur. 

Maître par délégation du jardin, Adam peut "manger de tout arbre du jardin". Cet homme est d'abord végétarien, car il se nourrit sans verser un sang qui appartient lui aussi à Dieu (Lv 17,14) car le sang est la vie. Ce n'est qu'après le déluge que l'homme pourra manger du sang (Gn 1,25; 9,3-6). Bien plus tard le prophète IsaÏe verra l'ère messianique comme un nouveau paradis où le régime végétarien sera remis en honneur (11, 6-9). 

Manger est nécessaire à la vie. L'homme ne tient pas en lui-même de quoi se nourrir. Il lui faut donc chercher sa subsistance en dehors de lui-même, par son travail, par son négoce. Le repas est un acte de vie tiré de l'extérieur de soi. Sa propre subsistance vient d'ailleurs. Quérir sa nourriture oblige à déployer une ingéniosité, à n'épuiser ni ses réserves ni le sol, donc à composer, au sens de mesurer, calculer. Dans la manière de maintenir sa vie et d'en accroître la rigueur, Adam est incité à respecter cette vie même : il se nourrit des arbres. Il ne dévore pas, comme les carnassiers, par la force, tout ce qui passe à sa portée. La gourmandise est un mal par la violence engloutissante qu'elle révèle, même sous des aspects sucrés. 

Manger pour vivre consiste à s'incorporer, à faire sien, des aliments venus d'en dehors de soi. Se nourrir, c'est accaparer. Manger de tous les arbres du jardin revient donc à faire sien tout ce qui pousse dans le jardin. La consommation détruit ce qui existe, afin que ne reste que le consommateur qui s'approprie ce que saisit sa main. Tout va servir au maintien de cette vie. C'est alors que toutes les existences se mettent au service de l'homme. Tout est orienté vers sa survie. Il devient, par cette boulimie même, le monarque absolu de la création. Les choses sont les esclaves de sa faim. 

Mais à tout prendre ainsi à son usage conduit l'homme à s'identifier à tout ce qui est à manger. Il s'incorpore les fruits. Les fruits deviennent sa chair; à l'inverse sa chair s'étend dans les fruits. L'ivresse le conduit à se mélanger au jardin : la terre est son corps. Il est la terre, il est tout ce qu'il voit et tout ce qu'il prend, s'il peut manger de tous les végétaux qui existent seuls encore avec lui. Dans ce monde indistinct où l'homme s'étend sans limite; il prend tout et se prend pour tout. 

Tel serait le délire insatiable de l'avidité si Dieu n'avait marqué son empreinte dans jardin, s'il n'avait délivré l'homme de la fringale de tout s'approprier, car les moyens qui procurent la vie peuvent absorber la vie dans ces moyens. La vie peut d'y perdre. Tel est Adam en son jardin : entre deux déserts, celui de poussière d'où il est tiré et celui de consommation où il risque de s'enliser, corps lui-même confondu avec les choses. A la mort dans la steppe, une autre mort se substituerait, celle de l'insignifiance de posséder tout ce qu'il faut pour vivre et de s'arrêter là, au milieu des "arbres d'aspect attrayant et bon à manger" (2,9) : les yeux à remplir et l'estomac plein. Le désir s'y aliènerait et la liberté également. 

Confié à l'homme, le jardin ne lui est pas abandonné ! L'homme n'y trouverait qu'une solitude animale de rapace. Aussi Dieu s'empresse-t-il de marquer l'espace de sa présence : "au milieu du jardin, l'arbre de vie" (2,96). 

C'est pourquoi la Croix est l'Arbre de vie. Elle est au centre de l'histoire du monde. Ses quatre bras crucifient l'horizon et tracent le signe vrai de la présence de Dieu : il est celui qui donne la vie. Le fruit eucharistique de cet arbre est le Christ lui-même, le don de Dieu. Au lieu de s'en emparer comme Adam, ce fruit se reçoit en tendant la main comme un mendiant, comme un ami.

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"le loup résidera avec l'agneau,

la panthère se couchera près du chevreau;

le  veau, le lionceau, le buffle ensemble,

un jeune adolescent les conduira . " ( Isaïe XI . 8 )

Ces lignes, à la poésie agreste et presque virgilienne, sont-elles les débris de l'Arche oubliée, quelques fragments exhumés d'un récit idyllique de la Création? Paradis perdu ou  bien  aurore d'une création nouvelle? 

 

 

 

 

Qui est ce jeune adolescent se jouant des forces les plus contraires, nouveau pasteur d'un monde ennemi enfin réconcilié? 

Nous avions laissé le jeune et bel Adam occupé à tenter de briser sa solitude par le compagnonnage avec les animaux qu'il apprit à nommer, c'est-à-dire à reconnaître, à apprivoiser... A la  course, le léopard le battit; à la lutte, le buffle l'emportait; à l'agilité, le singe le  narguait. Le jeune homme riait de ses défaites car chacune lui révélait, chaque fois, sa liberté plus vaste, son intelligence démultipliée, son désir d'aimer plus fort. 

Cependant, l'animal apprit à l'homme quelque chose d'essentiel dans la création naissante: le JEU. Adam, le jouvenceau  se découvrit  à jouer. Ce côté secret, quasi pudique, de la naissance d'Adam à lui-même ne se dévoile pas directement dans le livre de la Genèse, mais dans un  texte mystérieux du livre des Proverbes qui met dans la bouche d'un personnage allégorique nomme Sagesse,  présenté comme "l'infante auprès du  Créateur, la première-née    avant toutes les créatures", la parole suivante :  

"Yahwe m'a créée au début de ses desseins,     

avant ses oeuvres les plus anciennes. 

Dès l'éternité, je fus fondée, dès le commencement, 

avant les origines de la  terre... 

Quand il affermit les fondements de la terre, moi, 

j'étais là, faisant ses délices jour après jour, 

JOUANT, en face de lui en tout temps. 

JOUANT sur la  surface de sa terre, 

prenant ma délectation à fréquenter les enfants des hommes."  (Prov.VIII)

Cette Sagesse folâtre, inspirant peut-être l'imagination du Créateur, ce  personnage, que les premiers auteurs chrétiens identifieront comme le nouvel Adam, se complait à JOUER et fait   même du JEU, un élément dynamique constitutif de l'acte créateur. Là encore, nous sommes aux antipodes de tous les autres mythes culturels religieux présentant la création comme l'issue tragique d'un combat cosmique entre des forces rebelles et sanglantes. 

Le nouvel Adam participe à la création par le JEU et ce JEU est le plaisir du Créateur et de  cet  étrange et séduisant Adam, qui rajoute à son propre plaisir la délectation de la compagnie des enfants des hommes. Il JOUE devant le Créateur qui se ravit de ces ébats; il JOUE avec le monde, cette terre neuve, et avec ces créatures nouvelles et bizarres que sont les enfants d'Homme. 

L'Adam premier, l’ancien, l'originaire, lui. JOUE avec les animaux. Pourquoi? Parce que le  JEU le révèle à lui-même, autrement dit lui permet de se faire une identité, non pas comme le  beau Narcisse qui, à force de se chercher dans le miroir des eaux et à s'admirer, finit par se perdre et mourir de sa  propre séduction, mais comme un être jeune et nouveau qui ne peut   vivre sans éprouver le sentiment de valoir quelque chose, sans avoir une certaine idée de lui-même, sans un vouloir-être bien à lui. 

Ce désir de s'identifier est créateur parce qu'il est une mémoire et un appui sur un passé, une Histoire qui s'édifie, mais surtout, et bien plus, parce qu'il est une volonté de devenir et une adaptation créatrice aux défis de la vie. Adam relève ces défis par le JEU, parce qu'à ce  niveau fondateur d'existence, il s'agit bien d'un enJEU. 

Le JEU renvoie, psychologiquement, spirituellement et culturellement, à de nombreux et complexes niveaux de signifi cation. Retenons-en au moins deux que nous suggère le texte biblique: la liberté et la gratuité. 

Qui dit enJEU sous-entend que tout n'est pas joué: l'avenir est ouvert. Parler d'enJEU c'est en outre suggérer que le JEU comporte des risques et des chances.  

                                                "La vache et l'ourse lient amitié,  

                                                  leurs petits gîtent ensemble.  

                                                  Le lion  mange de la paille comme le boeuf. 

                                                  Le nourrisson s'amuse sur le trou du cobra,  

                                                  sur un antre de vipère ; sevré, il les manipulera  

                                                  en   jouant de  ses mains." (Isaïe XI,8) 

 

L’enfant découvre sa liberté en se jouant des forces antagonistes de la création pour les   réconcilier : c'est la  force de son innocence, dans le sens qu'il a banni de son coeur toute crainte. Qu'il rééquilibre ses propres contraires. Il peut tirer les moustaches du loup et caresser le cou du cobra. 

En courant, comme le Mowgli de la jungle, faisant la course avec le guépard ou l'antilope,  Adam apprend sa liberté en sublimant ce qu'il y a de trop plein de Violence dans ses énergies. Il découvre sa propre adresse. En se mesurant, comme Icare, au vol des oiseaux on au galop du Centaure, il assure sa propre indépendance. 

Le JEU sanctionne, mais ce JEU-là est aussi gratuit. 

Il a ses risques et ses chances. On croit toujours et c'est trop vite dit! que le risque c'est de perdre et la chance de gagner mais, dans sa première course avec la panthère noire, Adam a très bien compris que sa victoire n'eut pas été d'arriver le premier ni sa défaite de se prendre le pied dans une liane, l'échec eut été de ne pas relever le défi de la panthère. La chance a  été de pouvoir JOUER. Gratuitement, pour le seul plaisir du plus-être et  du plus-vivre. 

Gratuit comme l'acte créateur lui-même. 

Le seul doux et triste reproche du Créateur serait, après avoir posé son  instrument de musique, de dire à Adam: 

                                                     Nous avons joué de la flûte 

                                                     et  tu n'as point voulu danser!"    (Luc VII,   32) 

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Israël n'est pas parvenu d'un coup, d'un seul, à la  fois en un seul Dieu unique, Elohim - "Autrefois, nos  pères servaient d'autres dieux", confesse Josué (XXLV). Pendant   longtemps Israël a reconnu l'existence d'autres dieux à côté de son Dieu. Avant de découvrir l'unicité de Dieu, il fut polythéiste ; et c'est en se SEPARANT progressivement des autres nations, qu'Israël a exprimé peu à peu sa foi en un  Dieu unique, personnel, qui se révèle et qui porte un nom intraduisible.

 

 

Le premier récit de la création, qui transpire la sérénité, n'est pas une vision primitive d'Israël : ce n'est qu'au retour de l'exil qu'Israël parviendra à cette vision d'un Dieu universel qui tient toutes les nations en sa main et pas seulement le peuple élu.

 

 

 

Pour en arriver à une telle expression de la foi, il faut avoir acquis beaucoup de connaissances et être passé par beaucoup d'épreuves et d'expériences. Il est généralement proposé pour date de composition de ce récit la période de domination perse, c'est-à-dire entre 450 et 300 av.  J.C.

 

 

 

Ces textes bibliques ne relèvent pas de la prophétie scientifique. Cela est clair pour la plupart d'entre nous, mais n'hésitons pas, en lever de rideau, à dissiper une fois de plus un malentendu. Ce récit est un texte liturgique et poétique.

 

 

 

Trop longtemps l'Eglise a cru pouvoir imposer à la science sa  vision de la création à partir de textes qui n'avaient point cette prétention. Genèse I n'est pas scientifique au sens actuel.

 

 

 

Et  pourtant, lorsqu'il fut rédigé, il le fut en fonction des connaissances d'alors, ce qui ne nous   est pas indifférent pour le comprendre. Ainsi, à  Babylone, l'histoire de la création était la grande liturgie cultuelle du Nouvel An par laquelle on célébrait le triomphe du dieu Mardouk sur les forces du chaos.

 

 

 

Si l'auteur biblique s'est inspiré du chant babylonien de la création, son chant présente avec  ce dernier une différence de taille : jamais il ne mentionne la crainte d'un retour au chaos. Au contraire, pour  lui, demain est assuré ; le poème est confiant,  comme le souligne le refrain   "Et Dieu vit que cela était bon". L'auteur est sûr de Dieu, de ce qu'il a fait et de ce qu'il continuera à faire.

 

 

 

Si Genèse I ouvre le Pentateuque, c'est-à-dire les cinq premiers livres de l'Ancien Testament, c'est parce que c'est un hymne au Dieu Sauveur, maître de l'Histoire : Dieu  crée, c'est-à-dire qu'il donne naissance à son  peuple. Dieu crée, c'est-à-dire qu'il le libère de toutes les peurs  ancestrales,  (en  chantant  l'hymne à  la création du ch. I de Genèse, nous ne craignons pas, comme nos ancêtres,  que "le ciel ne nous tombe sur la tête !") comme, historiquement,  il le  délivre de l'esclavage de l'Egypte.

 

 

 

Les chiffres symboliques ont aussi leur signification propre : la Parole créatrice revient dix  fois et il y a sept jours.

 

 

 

Pourquoi dix paroles ? La nature, le monde sont organisés par dix paroles, parce que toute la vie de l'humanité croyante, c'est-à-dire du peuple juif sera sous la loi du Sinaï, une loi en dix paroles, le  Décalogue.

 

 

 

Sept, c'est pour Israël le chiffre de l'achèvement de l'harmonie, en même temps que le nombre  de jours de la semaine. Toute la foi du peuple élu se déroulera sur sept jours, six jours de  travail et le sabbat consacré au Seigneur.

 

 

 

Le sabbat est la clôture du poème, et c'est un jour de fête. Notre poème est donc un hymne de   joie adressé à  Dieu. Une action de grâces et non le chant rituel de la nouvelle année pour conjurer la crainte du lendemain. C'est le chant d'un peuple qui vit dans la certitude de la bénédiction de Dieu sur la nature, il préfigure et annonce l'Alliance.

 

 

 

Dans beaucoup de religions il existe un couple primordial "ciel / terre" dont naîtront tous les  dieux.

 

 

 

Le ciel féconde la terre par la pluie, à moins que l'on retienne l'image du ciel qui, chaque soir, vient s'étendre sur la terre, d'où l'obscurité dans laquelle naissent les enfants qui, pour voir le  jour, doivent se séparer de leurs parents. La notion de SEPARATION est commune à de nombreux mythes antiques sur les origines.

 

 

 

Dans l'hymne de Genèse I, plus rien ne parait de ces vieux mythes. La terre et le ciel ne sont plus des dieux, mais des créations de Dieu, du Dieu unique. Pourtant le texte garde la marque de ces mythes anciens lorsqu'il présente les trois premiers jours comme ceux des SEPARATIONS : séparation des ténèbres et de la lumière séparation des eaux d'en bas des eaux d'en haut, séparation de la terre et des eaux.

 

 

 

Pour sortir de la confusion primitive, il faut qu'un Dieu accomplisse des actes de séparation. L'acte créateur de vie sépare. C'est pourquoi dans le ch. I de la Genèse, dès après le premier verset "au commencement Dieu créa les cieux et la terre" qui laisserait présager une suite magnifique, il est écrit, à notre étonnement : "la terre était tohu-bohu, chaos informe et vide". Qu'est-ce à dire ? Dieu est-il à l'origine du chaos ?

 

 

 

Israël, par ce verset, semble accepter une évidence mythique : au commencement était le  chaos : le chaos précède la création de Dieu. La création de Dieu fait sortir le monde du chaos primitif, mais, lui, Dieu n'est pas issu de ce chaos. D'où vient le chaos, d'où vient Dieu ? Le  texte juif laisse ces deux questions dans l'ombre, mais ce qui est clair, c'est la foi d'Israël : Dieu est celui qui fait sortir la création du tohu-bohu.

 

 

 

Pour les anciens, les autres peuples entourant Israël, si les dieux avaient vaincu le chaos, leur victoire était toujours fragile. Et le chaos restait comme une menace.

 

 

 

Pour Israël, rien de tel. Pas de combat de Dieu, pas de crainte pour Dieu, ni de sa mort, ni de  sa disparition.

 

 

 

Les trois premiers jours de notre poème sont des jours de séparation : la lumière des   ténèbres, les eaux d'en dessous du firmament de celles du dessus du firmament, et la masse des eaux "mers" du continent "terre".

 

 

 

 

 

Le thème de la séparation va être un thème majeur pour toute la suite de l'histoire, et c'est pourquoi il inaugure la Bible.

 

 

 

N'y aura-t-il pas séparation entre la lignée de Caïn, marquée du signe de la malédiction et des qualités d'entreprise, et la lignée de Seth qui succède à Abel ?

 

 

 

Le déluge ne sera-t-il pas oeuvre de séparation entre toutes les générations perverties et la   seule descendance de Noé ? La séparation ne se reproduira-t-elle pas entre les enfants de  Noé?

 

 

 

Enfin, le récit de la tour de Babel, qui clôt les onze premiers chapitres, n'illustre-t-il pas la tentative des hommes de mettre fin à  ces "séparations" en  créant un  monde totalitaire n'ayant qu'une langue, qu'une idéologie ?

 

 

 

La séparation est l'acte religieux par excellence, l'acte qui permet d'ordonner le chaos.

 

 

 

Mais l'acte créateur de Dieu n'est pas seulement séparateur il est appel, vocation. Dieu appelle les choses à être. C'est pourquoi l'expression "Et  Dieu  dit" revient par dix fois dans le  poème.

 

 

 

"Dieu dit", c'est le commencement d'une histoire qui ne saurait cesser. Depuis le commencement de notre histoire, Dieu  parle. C'est pourquoi l'ouverture de l'Evangile de  Saint-Jean est un écho au poème de la création : "Au commencement était le  Verbe."

 

 

 

La vie existe à l'appel de la voix divine, et demeure sous la voix divine.

 

 

 

La création n'est pas émanation de Dieu, descendance de Dieu ; elle est devant lui, appelée par sa parole. Il y aura donc toujours une extrême distance entre Dieu et sa création, jusqu'à ce que le nouvel Adam, Jésus, parole de Dieu incarnée pour que la lumière repousse définitivement les ténèbres.

 

 

 

Jusqu'à Jésus, le rapport entre Dieu et sa création se situait au niveau de la Parole.

 

 

 

"Et la Parole s'est faite chair et a habité parmi nous..."
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