Memento

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CULTURE

HOMMAGE Figure de proue du combat pour les droits de l'homme, l'anthropologue Germaine Tillion s'en est allée.

UNE RÉSISTANTE AU LONG COURS

«L'histoire m'a appris qu'il ne faut jamais déserter ni la pensée ni l'action. Il ne faut pas baisser les bras. Sinon, on renonce à vivre. Je suis pessimiste pour les analyses et optimiste pour l'action. Au fond, dans mon histoire, confiait Germaine Tillion à La Vie, en 2003, je n'ai fait que sauver des vies. Je l ai fait avec acharnement. " À ces mots, on comprend la détermination de cette farouche adversaire de l'ignorance et de l'injustice qui s'est éteinte cette semaine au terme d'une vie de cent un ans archiremplie.

À 26 ans, étudiante en anthropologie, cette fille d'intellectuels catholiques part dans le sud-est de l'Algérie étudier les moeurs berbères. Six années durant elle vit là, à quatorze heures de cheval de tout Européen. De retour à Paris, en 1940, elle devient chef du premier mouvement de résistance en zone occupée. Dénoncée, elle est incarcérée à Fresnes, où elle commence à rédiger sa thèse. Déportée à Ravensbrück, en 1943, elle veut transmettre son savoir, au cas où... Dispensant des conférences à ses codétenues, elle leur redonne l'envie de vivre. Et pour les divertir, elle compose même une opérette, le Verfügbar aux enfers.
Au sortir du camp, au-delà du témoignage, elle devient l'une des premières historiennes de la déportation et de la Résistance. Retournée dans les Aurès en 1955, elle pointe du doigt la misère et fonde des centres sociaux. Elle met le feu aux poudres en critiquant la société coloniale, puis en dénonçant la torture pratiquée par les Français. Devenue directrice du département d'ethnographie araboberbère de l'École pratique des hautes études, elle se bat contre la peine de mort. L'une des premières, elle dénonce le goulag, les purges de Franco. Jusqu'au bout, on retrouve sur tous les fronts pour la condition des femmes, des minorités et des immigrés celle qui affirmait à La Vie: «Comprendre ce qui est haïssable et ne pas déserter, c'est ma règle. "
ISABELLE FRANCO
Les obsèques de Germaine Tillion on eut lieu le 24 avril à la paroisse du Saint Esprit (Paris 12). Le père de La Morandais, prié par le curé de la paroisse de le remplacer pour accueillir le président de la République, en été empéché à la dernière minute. Voici le texte qu'il avait préparé et auquel le président a échappé :

Monsieur le Président,

Mesdames et messieurs les ministres,

mesdames et messieurs les députés, Madame le Maire,

et vous toutes et vous tous rassemblés par la foi ou la fidélité, l'espérance ou l'espoir, la charité ou la solidarité ...peut-être même par la fraternité, Germaine Tillon nous accueille comme représentants ce qui dépasse les frontières et les races, les choix politiques et même les cultes.

M. le Président, vous rendez présentes et présents des milliers de Français, d'Algériens et d'autres, pour qui germaine Tillon était plus qu'un nom. Mr le curé de la paroisse du Saint-Esprit m'a demandé de le représenter. Pourquoi ai-je accepté ?

Au nom des orphelins dont les pères ont disparu dans les camps nazis, au nom des officiers et des soldats du contigent en Algérie, pour lesquels Germaine Tillon a été une inspiration, avec François Mauriac ou le professeur Mandouze, dans leur combat spirituel contre la torture et pour l'indépendance de l'Algérie aux côtés du général de Gaulle.

M. le Président, vous rendez présent l'esprit d'ouverture au-delà des clivages religieux ou idéologiques. Certains ont cru devoir parler de fraternité sans Dieu ni Père au sujet du secret de l'âme de notre Germaine. Des frères ? Certainement. Mais des frères sans Père, cela donne, comme j'en étais le témoin dans ce XII ème arrondissement, des orphelins « fous » de Mai 68. Le départ de notre soeur nous conduit au mystère du Père qui nous rappelle. Montons vers Lui.

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"Philippe Nous a quitté le 29 août 2007

Trot tôt, trop brutalement...
il avait 34 ans, la tête pleine de projets bouillonnants et surtout avec tant d'amour à donner à tous.

A vous qui l'avez aimé, gardez-lui une place à jamais dans votre coeur.

A ceux qui ont la foi, priez pour lui.

Et enfin, à tous, qui avez soutenu ses proches et sa famille dans l'épreuve, Merci!"
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René Rémond en février 2004. | AFP/JOEL ROBINE

Lui qui nous avait tant et tant accompagnée à de si nombreuses veillées télévisées électorales, lui que j'avais si souvent invité à des débats publics à Notre-Dame du Travail (Paris 14e), notre ami et voisin, membre du Conseil des Sages pour le Secrétariat pastoral d'Etudes Politiques, il nous a quittés : René Rémond. Ses obsèques seront célébrées vendredi 20 avril à 9h30 dans sa paroisse St Pierre de Montrouge (14e).

"Il y a quelques semaines, on croisait encore sa haute et élégante silhouette quai de Conti ou rue Saint-Guillaume, entre l'Académie française et la Fondation nationale des sciences politiques, qu'il avait présidée pendant un quart de siècle avant de céder la place en janvier à Jean-Claude Casanova. Malgré l'âge et la maladie, il continuait de remplir son agenda de colloques ou de conférences, d'articles - Le Monde en accueillit des dizaines - et de réunions liées aux charges qui s'étaient accumulées avec les années. A 88 ans, René Rémond était devenu ce "vieux sage" dont les journalistes appréciaient la disponibilité quand ils avaient besoin d'une analyse sur l'actualité politique en général et l'état de la droite en particulier, sur la place de la religion dans la société ou encore sur le rôle social de l'historien.

 

Avant tout, René Rémond reste connu pour avoir théorisé, dans un livre publié en 1954, à 35 ans, la persistance depuis le début du XIXe siècle d'une partition de la droite française en trois courants : "orléaniste", "bonapartiste" et "légitimiste". Alors attaché de recherches au CNRS, l'historien ne se doutait pas qu'il deviendrait célèbre pour ce livre, qu'il avait écrit presque clandestinement, de crainte que ses maîtres ne lui reprochent de négliger sa thèse en cours, sur l'image des Etats-Unis dans l'opinion publique française de 1815 à 1852...

Dates

30 septembre 1918
Naissance à Lons-le-Saunier (Jura).

1954
Publication de La Droite en France (Aubier), réédité sous le titre Les Droites en France à partir de 1982.

18 juin 1998
Election à l'Académie française, au fauteuil de François Furet.

14 avril 2007
Mort à Paris.

Salué dès sa sortie par Raymond Aron et François Goguel, La Droite en France s'imposa sans tarder comme un classique. Jusqu'à aujourd'hui, il continuera cependant de nourrir des discussions - certains, tels l'Israélien Zeev Sternhell ou l'Américain Robert Soucy, s'interrogeant sur l'absence du fascisme dans la tripartition rémondienne. Le politologue Michel Dobry ira même jusqu'à parler, dans un ouvrage récent, du "mythe de l'allergie française au fascisme" dont Rémond aurait été, selon lui, l'un des principaux propagateurs. Ce à quoi l'accusé répondra, en actualisant sa pensée mais sans rien céder sur l'essentiel, à l'occasion de multiples rééditions, jusqu'à la publication d'un ultime essai sur Les Droites aujourd'hui (éd. Louis-Audibert, 2005).

Au-delà de son apport décisif à l'histoire des droites, René Rémond aura surtout contribué à donner une nouvelle impulsion à l'histoire contemporaine, exprimée dès 1957 avec la parution dans la Revue française de science politique d'un vigoureux "Plaidoyer pour une histoire délaissée", où il invitait ses collègues à s'engager dans l'étude de l'entre-deux-guerres. Avec Jean-Baptiste Duroselle, Raoul Girardet, Maurice Duverger et Jean Touchard, nés comme lui à la fin de la première guerre mondiale, il appartient alors à cette génération qui fait de Sciences Po, où lui-même a été nommé directeur de recherches en 1956, le premier bastion d'une histoire politique renouvelée à coups d'innombrables colloques dont il assume régulièrement la présidence.

Le second bastion sera la jeune université de Nanterre, où il occupe en 1965 la première chaire d'histoire du XXe siècle créée dans une université française. René Rémond continuera d'animer ses séminaires et de diriger des recherches tout en exerçant des responsabilités de plus en plus importantes, qui le mèneront à la présidence de cette université entre 1971 et 1976. Son sens du compromis comme son autorité - il évoquait volontiers le goût pour le commandement des hommes qu'il avait contracté pendant son service militaire - lui permirent de remettre au travail ce campus de 20 000 élèves qui avait été à la pointe du mouvement de Mai 68.

On a souvent présenté René Rémond en conquérant luttant contre l'hégémonie de l'histoire académique de l'époque. Il est vrai que, sous l'égide d'un Fernand Braudel, l'historiographie dominante privilégiait alors l'étude des faits économiques et sociaux, s'intéressant assez peu aux XIXe et XXe siècles et encore moins aux soubresauts de la vie politique, volontiers négligés au profit des "forces profondes". Mais Rémond insistait pourtant sur sa dette à l'égard des Annales, du moins de ses deux fondateurs, Marc Bloch et surtout Lucien Febvre, qui lui proposa de participer à la création de la VIe section de l'Ecole pratique des hautes études (future Ecole des hautes études en sciences sociales, Ehess). Jeune agrégé de 28 ans, il avait décliné l'offre, préférant faire ses armes d'enseignant à l'Ecole normale supérieure, qu'il venait de quitter comme élève.

 

ENTRÉE EN "RÉMONDIE"

 

L'héritage des "premières" Annales perdurera toutefois dans son intérêt pour la longue durée et les phénomènes de croyances ou d'opinions, ce qui ne l'empêchait pas de revendiquer d'autres influences : Albert Thibaudet, dont les livres éveillèrent son intérêt pour la généalogie des idées politiques, Gabriel Le Bras, pionnier de la sociologie religieuse, ou encore Daniel Halévy, dont il admirait les ouvrages sur les débuts de la IIIe République.

Autant que sa trentaine d'ouvrages écrits seul ou en collaboration - des grandes synthèses sur la vie politique française des XIXe et XXe siècles à ses études sur l'histoire religieuse ou l'anticléricalisme, en passant par divers livres d'entretiens sur le métier d'historien ou le catholicisme - c'est son activité d'enseignant et de directeur de recherches qui aura contribué au rayonnement de ses idées. Rue d'Ulm, où, à la fin des années 1940, il prépare à l'agrégation de jeunes normaliens à peine plus jeunes que lui, de Maurice Agulhon à François Bédarida en passant par Alain Touraine et Jacques Le Goff, avec qui il dirigera une Histoire de la France religieuse (Seuil, 1988-1992). A Sciences Po puis à Nanterre, il dirige des dizaines de thèses et anime de nombreux séminaires : les politologues Alain Lancelot ou Jean-Luc Parodi, et les historiens Jean-Pierre Azéma, Jean-Jacques Becker, Serge Berstein, Jean-Noël Jeanneney, Pierre Milza, Pascal Ory, Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux et Michel Winock, sans oublier de futurs journalistes (Alain Duhamel, Michèle Cotta) et responsables politiques, entreront peu à peu dans ce que l'un d'eux, Jean-François Sirinelli, appellera plus tard la "Rémondie". Nés entre la fin des années 1920 et le début des années 1950, ces hommes - car les femmes y sont rares - profiteront des nombreux postes ouverts dans l'université française après 1968 pour asseoir la légitimité de cette historiographie.

Renoncer à se faire l'historien de son temps était pour le chercheur une "démission", répétait René Rémond, qui s'évertuait à réduire l'hiatus entre l'histoire et le journalisme - il présida pendant longtemps le jury d'entrée du Centre de formation des journalistes (CFJ). La mort l'aura emporté à la veille d'une élection présidentielle dont il aurait sans doute aimé commenter les résultats, en vétéran des soirées électorales à la radio et à la télévision, où il était réputé pour sa clarté d'expression, ses jugements balancés et sa capacité de convoquer l'histoire pour éclairer l'actualité immédiate. "

Thomas Wieder
Article paru dans Le Monde, édition du 17.04.07

Un infatigable militant
 
Etudiant, il était résistant et militant à la JEC. Toute sa vie, il s'est engagé dans la vie civile. A sa manière, en historien et en chrétien.
Il était mon grand frère à la Jeunesse étudiante chrétienne où il était entré dans les années 1930, pour en devenir responsable de la branche universitaire puis, à la fin de la guerre, secrétaire général. Il incarnait pour moi le prototype du chrétien engagé dans la vie sociale. Nous entendions par là que le chrétien ne devait pas se laisser absorber seulement par la prière, ni attendre que son Église lui donne des mots d’ordre pour prendre position dans les batailles intellectuelles, politiques, sociales de son époque.

II ne pouvait pas se contenter de donner l’exemple d’une vie personnelle inspirée par sa foi. Il devait s’engager dans des actions institutionnelles. Il mènera, à Paris, où il était étudiant après avoir été démobilisé de l’armée après l’armistice, des actions de renseignement pour le compte des mouvements de Résistance. II repérait les zones où les Allemands pouvaient parquer leurs avions et leurs V1.

René Rémond a fait bouger les lignes dans la société française en de nombreux domaines. Par exemple dans les actions contre la torture en Algérie, en soutenant Jean Müller , pour l’autonomie des universités, pour l’actualisation des principes de la laïcité républicaine. C’est d’ailleurs lui qui avait suggéré au président de la République de réunir la commission Stasi. Il s’inquiétait de voir la personne absorbée par l’individu, les réactions identitaires à la mondialisation compromettre les chances d’un nouvel ordre mondial, l’instrumentalisation politique de la religion caricaturer toute forme de foi religieuse.

Finalement ce mixte d’historien indiscuté et de militant infatigable, qui pourrait se révéler contradictoire, a fait la grande originalité de René Rémond. Je le vois encore parcourant la France en tous sens, répondant à d’innombrables sollicitations. Ici une session des Semaines sociales de France auxquelles il a tant donné depuis si longtemps. Là une réunion dans un obscur collège du fond de la province, un colloque dans une prestigieuse université, une assemblée épiscopale. Un jour il prêche à Notre-Dame de Paris, un autre jour, il rencontre des francs-maçons et des libres-penseurs. Tard couché pour répondre aux curiosités de ses auditoires. Tôt levé pour rentrer à Paris exercer ses responsabilités. II comptabilise plus de trois mille conférences. René Rémond était une lumière qui éclaire et qui brille sans jamais aveugler.
 
Jean BOISSONNAT
article paru dans La Croix, édition du 15.04.07
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Extraits de "Fidèle et rebelle", Journal théologique et politique d'un curé gentillhomme

(photo : Alain de La Morandais, l'Abbé Pierre et bernard Kouchner : septembre 1993, messe de rentrée au Parlement)

 

Samedi 31 janvier 2004

Enfin des juges indépendants en France ! J'en ai rêvé cette nuit, et à Bernadette Chirac. J'ai dû faire le lien avec cette dernière, parce qu'un coup de fil d'un journaliste du « Canard enchaîné », Hervé Lifran désirait me rencontrer au sujet de ladite Bernadette sur laquelle le journal satirique prépare un numéro spécial.

 

Les gazettes du week-end célèbrent « l'insoumis », le « pape des pauvres », « l'insurgé », à l'occasion des cinquante ans (1954-2004) de lutte contre l'exclusion du plus populaire des Français : l'abbé Pierre. Habitant au-dessus de la rue Roland Barthes, - le briseur de signes, le critique de la modernité, de ses lieux communs et de son bon sens, ce bon sens satisfait et repu, où se nichent « le refus de l'altérité, la négation du différent, le bonheur de l'identique et l'exaltation du semblable » - cela me rappelle des écrits de celui-ci sur le célèbre abbé et sa barbe, signe alors d'apostolat et de pauvreté, peut-être aussi d'indiscipline : « Les prêtres glabres sont censés plus temporels, les barbus plus évangéliques... Derrière la barbe, on apprtient un peu moins à son évêque, à la hiérarchie, à l'Eglise politique; on semble plus libre, un peu franc-tireur... » Après l'été 68, j'ai porté la barbe. L'image de l'abbé Pierre rassurait et tranquillisait, barbe incluse - avant la symbolique du Che - sauf les épiscopes; en tout cas, il me souvient que mon ancien directeur de Cabinet au Secrétariat Pastoral d'Etudes Politiques, Bertrand Rivière, un des petits fils d'Edmond Michelet, ancien Garde des Sceaux du général de Gaulle, m'avait montré une lettre du cardinal Feltin, archevêque de Paris, adressée à Michelet, le mettant en garde contre l'abbé Pierre auquel le Gouvernement se préparait de décerner un nouveau grade dans l'Ordre de la Légion d'Honneur.

 

Barthes continuait, en écrivant (in Mythologies, 1957) : « Je m'interroge sur l'énorme consommation que le public fait de ces signes. Je le vois rassuré par l'identité spectaculaire d'une morphologie et d'une vocation; et je m'inquiète d'une société qui consomme si avidement l'affiche de la charité qu'elle oublie de s'en interroger sur ses conséquences, ses emplois et ses limites. J'en viens alors à me demander si la belle et touchante iconographie de l'abbé Pierre n'est pas l'alibi dont une bonne partie de la nation s'autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la réalité à la réalité de la justice. » Aujourd'hui, les choses ont-elles beaucoup changé ? Elles sont pires - en 1954, la France saignée sortait de la guerre; aujourd'hui, comptant parmi les six nations plus riches du monde, on relève que 370 000 personnes vivent avec moins de 4000 F par moi - , parce que l'ensemble des Français est plus riche et qu'il y a sur notre sol, de plus en plus de pauvres; et surtout, puisque l'actualité avec le jugement sur Juppé, nous remontre un Président en difficulté, comment oublier l'hypocrisie de ce dernier, faisant sa campagne présidentielle sur le thème de l' « exclusion », en appelant le Docteur Emmanuelli - sans barbe - à la rescousse, pour pratiquer la dissolution de l'Assemblée la veille du jour où venait enfin au vote le projet de loi sur l'exclusion ? Dans les rares moments où je suis tenté de me réconcilier avec le Pouvoir, comment pourrais-je oublier cela ? Ne pas vendre son âme pour une rosette rouge : laissons les auteurs « tendance », comme Pascal Sevran, rougir de plaisir, sous l'oeil des cameras, pendant que le Premier Ministre les épingle à Matignon. Epinglé comme un papillon... de collection !

 

Dimanche, 1er février 2004

 

Revenons à l'abbé Pierre. La deuxième fois que je l'ai rencontré ne risquait pas de me valoir quelques retombées médiatiques et pourtant il s'agissait d'une affaire politique que j'ai cherché à médiatiser. C'était en mai 1995, quinze jours avant le premier tour des présidentielles, dans lequel Chirac avait fini par prendre l'avantage dans les sondages sur son concurrent Balladur. Depuis le début mars, époque de l'inversion des sondages en défaveur de Edouard, je savais à la suite d'un entretien brutal avec le cardinal que j'étais viré comme un malpropre : je n'avais rien dit à mon entourage et notamment à mon Directeur de Cabinet, mais cherchais, après un entretien confidentiel avec Mgr Monswengo, président de la conférence épiscopale du Zaïre, qui m'avait révélé que Mobutu participait largement au financement de la campagne électorale de Chirac, ce qui choquait moralement l'épiscopat africain francophone, et que, sachant les liens étroits existant entre Chirac et le cardinal, il voulait lui faire savoir l'étonnement que suscitait ces imbrications :

- J'ai vainement cherché à obtenir une audience de votre cardinal mais n'ai obtenu aucune réponse, m'avait-il dit, en ajoutant : pouvez-vous lui communiquer ce que je viens de vous dire ?

 

Un fax provenant de mon Secrétariat avait aussitôt suivi en direction du Cabinet de l'archevêque, et je m'enquérais, en même temps auprès de Michel Roussin, alors ministre de la Coopération, de savoir si les confidences de l'archevêque zaïrois pouvaient être confirmés, en me précisant si des propositions semblables avaient été faites au Premier Ministre. Roussin vint, le soir même, à mon bureau pour me dire à la fois que les sources zaïroises étaient justes, mais que Balladur avait refusé l'argent sale du dictateur congolais. 

Très ébranlé par ces « nouvelles », qui me prouvaient l'indélicatesse de Chirac, et la meilleure qualité morale de Balladur, j'attendis anxieusement une réponse du cardinal, qui ne vint jamais.Comment tenter une riposte désespérée ? Idée ! J'appelle Robert Serrou à « Paris Match » pour savoir si l'hebdo aurait des chances de publier une interview de l'abbé Pierre dans laquelle il révélerait les liens de financement de la campagne de Chirac. Il en réfère et rappelle en disant qu'il y a des chances... Je joins l'abbé Pierre en Normandie et il accepte le principe. Avec le chauffeur, nous allons le chercher, le jour suivant.Il s'arrête à l'Assemblée où je l'accompagne pour un rendez-vous qu'il a avec le Garde des Sceaux, Pierre Méhaignerie; déjeuner sobre avec l'abbé rue de Martignac. Préparation de l'interview. Appel de Serrou : la rédaction de « Paris Match » s'est ravisée et l'interview n'est plus possible. Nous sommes à quelques jours du premier tour des présidentielles. J'ai joué ma dernière carte et j'ai perdu. Adorable abbé Pierre, qui me console presque, ayant, lui, beaucoup plus l'habitude que moi des retournements et des revers !

 

La troisième fois que j'ai accueilli l'abbé Pierre, ce fut dans mon « placard » de la Chapelle près de la Gare de Lyon : il a concélébré une Messe pour je ne sais plus quel anniversaire, organisé par Mona Chasserio qui dit bien le connaitre, et qui en tout cas a été fort soutenue, au départ, dans sa fondation de « Coeurs de femmes ». Des photos m'ont été promises mais je ne les ai jamais eues. J'avais été impressionné par le décalage entre la lenteur tortuesque de sa démarche physique, son côté apparemment « out » et puis sa soudaine vélocité de parole et agilité intellectuelle, dès qu'il s'est trouvé en face d'un micro.

 

Vendredi 3 décembre 2004

 

13h30 - studios de la Maison de la Radio pour l'enregistrement du « Vrai journal » de Karl Zéro. Comme je demandais à l'assistante, après le maquillage, pourquoi j'étais leur « invité » de Noël, il m'est répondu simplement que c'était parce que l'abbé Pierre, hospitalisé, ne pouvait venir, pas plus que soeur Emmanuelle. Voilà : je suis une roue de secours honorable ! J'attends beaucoup - comme d'hab? ! - et trouve le temps passé sur le plateau trop court. Ca fusait des deux côtés : humour et gravité pour un dimanche 26 décembre, lendemain de Noël ! A quoi je sens que c'était « bon » ? Aux réactions du public... et surtout à celles des techniciens qui sont plus que blasés à l?ordinaire. Quand l'un d'entre eux vient me glisser un mot d?encouragement, je me dis que je n'ai peut-être pas complètement perdu mon temps.

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La Lettre de Paul nous parle de « folie » et l'évangile du jour d'un paralysé obstiné. Le résultat nous donne un miracle. Dans sa Lettre aux chrétiens de Corinthe, Paul procède par opposition   : sagesse et folie, puissance et faiblesse, haute naissance et origines modestes. Ce qui est « sage » aux yeux des hommes, c'est de mettre au premier rang des valeurs ce qui peut vous donner de la puissance au niveau du pouvoir, de l'argent et de la vie amoureuse, le  couronnement des ces trois dernières valeurs étant la consécration sociale et historique par la haute naissance.

 

 

Depuis saint Paul la tradition spirituelle de l'Eglise a proposé comme vie de « sainte folie » juste l'inverse : au lieu du pouvoir l'obéissance, au lieu de l'argent une forme de pauvreté et le lieu de l'accomplissement sexuel, la chasteté. D'où la fascination de Jean-Edern pour Charles de Foucauld dans « L'évangile du fou ». Ces trois dernières valeurs sont toujours aussi à contre-temps, à contre-courant  :  en Occident aujourd'hui ces valeurs de folie chrétienne se présentent - contre un bilan positif des statistiques  - comme une contre-culture.

 

Quelle est donc cette « folie » que Paul oppose à la sagesse du monde ? Les débuts de la Lettre aux Corinthiens l'expliquent très bien : « Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser nais annoncer l'Evangile, et sans recourir à la sagesse du langage, pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ. Le langage de la croix est en effet folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. » (I Cor.I, 17)

 

Crucifier en soi le désir immodéré de l'argent, l'appétit de pouvoir et de reconnaissance, et les frictions des passions amoureuses, c'est complètement fou ! La sagesse, selon le monde, consiste à faire mettre beaucoup d'argent de côté et à rivaliser contre nos adversaires dans les conquêtes de pouvoir; la sagesse nous persuade aisément que l'amour se passe moins bien du corps que du coeur, les tensions charnelles étant ce qu'elles sont et le monde ce que nous  savons. Cette croix mystérieuse qui l'a écartelé toute sa vie, Jean-Edern a été foudroyé par elle qui l'a jeté à bas de sa monture pour une conversion éternelle.

 

Le paralysé de l'Evangile qui fait passer en force sa civière par le toit de la maison où demeure un Christ assiégé par tous les tordus de la vie, est à sa manière une espèce de fou, puisqu'il défie les lois de l'hospitalité ordinaire et qu'il confond dans son désir fou celui d'être guéri et sauvé, mais pas à moitié guéri : sortir de sa paralysie infâmante ne lui suffit pas, il veut être purifié au plus profond de son être, dans sa substance peccamineuse. Il est peut-être paralysé de ses membres mais pas shizophrène pour un sou : c'est la guérison totale qu'il appelle à grands cris, celle où la réalité n'est pas disloquée en physique, psychologique et spirituelle mais remise en harmonie entre les trois composantes de la réalité humaine totale. Il demande ce miracle parce qu'il sait que ce Christ est réunificateur, qu'il est capable de rassembler ce qui est divisé.

 

Par le miracle il y a synergie de l'Homme et de Dieu (association de plusieurs fonctions, de plusieurs facteurs qui concourent à une action unique, à un effet d'ensemble). Autrement dit, la parfaite Transcendance est une parfaite Immanence. La présence divine est à la fois souveraienemt au-delà de nos forces, de notre attente, nous dépassant radicalement et en même temps, proche, intime, intérieure, inséparable de notre être et passant par tout ce que nous sommes. Avec nos folies et nos faiblesses. Inutile alors de se représenter Dieu  comme intervenant dans le monde, comme Quelqu'un qui lui serait extérieur. C'est le propre du regard du croyant que de découvrir dans le cours naturel du monde la Présence aimante et active de Dieu, une action qui ne se substitue pas à l'activité humaine, mais lui donne de devenir pleinement elle-même, réunifiée, harmonieuse. Dans le miracle, le croyant reconnaît la surabondance de l'Amour divin. Dieu ne supplante pas l'Homme, mais en parachève l'action : Il agit en passant par les forces mêmes de l'Homme. Par son Désir et même sa misère.

 

Et c'est sans doute pourquoi Jean-Edern, dans « L'évangile du fou » a pu encore écrire, prophétisant sur lui-même jusqu'à la paralysie des yeux :« Puissé-je connaître le même destin; qu'on crache sur ma tombe et quand on n'aura plus assez de salive pour dire tout le mal qu'il fallait penser de moi, qu'on m'oublie. »

 

Eh bien, non, Jean-Edern ! Nous n'avons pas envie de t'oublier. Et tu le savais, tu le savais bien, quand tu écrivais de toi: « Le temps verra mon retour au fourneau et à ma part de paradis : nourrir ceux qui ont faim de justice et vêtir ceux qui ont froid dans la grande indigence spirituelle moderne. »

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