
Lui qui nous avait tant et tant accompagnée à de si nombreuses veillées télévisées électorales, lui que j'avais si souvent invité à des débats publics à Notre-Dame du Travail (Paris 14e), notre ami et voisin, membre du Conseil des Sages pour le Secrétariat pastoral d'Etudes Politiques, il nous a quittés : René Rémond. Ses obsèques seront célébrées vendredi 20 avril à 9h30 dans sa paroisse St Pierre de Montrouge (14e).
"Il y a quelques semaines, on croisait encore sa haute et élégante silhouette quai de Conti ou rue Saint-Guillaume, entre l'Académie française et la Fondation nationale des sciences politiques, qu'il avait présidée pendant un quart de siècle avant de céder la place en janvier à Jean-Claude Casanova. Malgré l'âge et la maladie, il continuait de remplir son agenda de colloques ou de conférences, d'articles - Le Monde en accueillit des dizaines - et de réunions liées aux charges qui s'étaient accumulées avec les années. A 88 ans, René Rémond était devenu ce "vieux sage" dont les journalistes appréciaient la disponibilité quand ils avaient besoin d'une analyse sur l'actualité politique en général et l'état de la droite en particulier, sur la place de la religion dans la société ou encore sur le rôle social de l'historien.
Avant tout, René Rémond reste connu pour avoir théorisé, dans un livre publié en 1954, à 35 ans, la persistance depuis le début du XIXe siècle d'une partition de la droite française en trois courants : "orléaniste", "bonapartiste" et "légitimiste". Alors attaché de recherches au CNRS, l'historien ne se doutait pas qu'il deviendrait célèbre pour ce livre, qu'il avait écrit presque clandestinement, de crainte que ses maîtres ne lui reprochent de négliger sa thèse en cours, sur l'image des Etats-Unis dans l'opinion publique française de 1815 à 1852...
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Dates |
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30 septembre 1918 Naissance à Lons-le-Saunier (Jura).
1954 Publication de La Droite en France (Aubier), réédité sous le titre Les Droites en France à partir de 1982.
18 juin 1998 Election à l'Académie française, au fauteuil de François Furet.
14 avril 2007 Mort à Paris.
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Salué dès sa sortie par Raymond Aron et François Goguel,
La Droite en France s'imposa sans tarder comme un classique. Jusqu'à aujourd'hui, il continuera cependant de nourrir des discussions - certains, tels l'Israélien Zeev Sternhell ou l'Américain Robert Soucy, s'interrogeant sur l'absence du fascisme dans la tripartition rémondienne. Le politologue Michel Dobry ira même jusqu'à parler, dans un ouvrage récent, du
"mythe de l'allergie française au fascisme" dont Rémond aurait été, selon lui, l'un des principaux propagateurs. Ce à quoi l'accusé répondra, en actualisant sa pensée mais sans rien céder sur l'essentiel, à l'occasion de multiples rééditions, jusqu'à la publication d'un ultime essai sur
Les Droites aujourd'hui (éd. Louis-Audibert, 2005).
Au-delà de son apport décisif à l'histoire des droites, René Rémond aura surtout contribué à donner une nouvelle impulsion à l'histoire contemporaine, exprimée dès 1957 avec la parution dans la Revue française de science politique d'un vigoureux "Plaidoyer pour une histoire délaissée", où il invitait ses collègues à s'engager dans l'étude de l'entre-deux-guerres. Avec Jean-Baptiste Duroselle, Raoul Girardet, Maurice Duverger et Jean Touchard, nés comme lui à la fin de la première guerre mondiale, il appartient alors à cette génération qui fait de Sciences Po, où lui-même a été nommé directeur de recherches en 1956, le premier bastion d'une histoire politique renouvelée à coups d'innombrables colloques dont il assume régulièrement la présidence.
Le second bastion sera la jeune université de Nanterre, où il occupe en 1965 la première chaire d'histoire du XXe siècle créée dans une université française. René Rémond continuera d'animer ses séminaires et de diriger des recherches tout en exerçant des responsabilités de plus en plus importantes, qui le mèneront à la présidence de cette université entre 1971 et 1976. Son sens du compromis comme son autorité - il évoquait volontiers le goût pour le commandement des hommes qu'il avait contracté pendant son service militaire - lui permirent de remettre au travail ce campus de 20 000 élèves qui avait été à la pointe du mouvement de Mai 68.
On a souvent présenté René Rémond en conquérant luttant contre l'hégémonie de l'histoire académique de l'époque. Il est vrai que, sous l'égide d'un Fernand Braudel, l'historiographie dominante privilégiait alors l'étude des faits économiques et sociaux, s'intéressant assez peu aux XIXe et XXe siècles et encore moins aux soubresauts de la vie politique, volontiers négligés au profit des "forces profondes". Mais Rémond insistait pourtant sur sa dette à l'égard des Annales, du moins de ses deux fondateurs, Marc Bloch et surtout Lucien Febvre, qui lui proposa de participer à la création de la VIe section de l'Ecole pratique des hautes études (future Ecole des hautes études en sciences sociales, Ehess). Jeune agrégé de 28 ans, il avait décliné l'offre, préférant faire ses armes d'enseignant à l'Ecole normale supérieure, qu'il venait de quitter comme élève.
ENTRÉE EN "RÉMONDIE"
L'héritage des "premières" Annales perdurera toutefois dans son intérêt pour la longue durée et les phénomènes de croyances ou d'opinions, ce qui ne l'empêchait pas de revendiquer d'autres influences : Albert Thibaudet, dont les livres éveillèrent son intérêt pour la généalogie des idées politiques, Gabriel Le Bras, pionnier de la sociologie religieuse, ou encore Daniel Halévy, dont il admirait les ouvrages sur les débuts de la IIIe République.
Autant que sa trentaine d'ouvrages écrits seul ou en collaboration - des grandes synthèses sur la vie politique française des XIXe et XXe siècles à ses études sur l'histoire religieuse ou l'anticléricalisme, en passant par divers livres d'entretiens sur le métier d'historien ou le catholicisme - c'est son activité d'enseignant et de directeur de recherches qui aura contribué au rayonnement de ses idées. Rue d'Ulm, où, à la fin des années 1940, il prépare à l'agrégation de jeunes normaliens à peine plus jeunes que lui, de Maurice Agulhon à François Bédarida en passant par Alain Touraine et Jacques Le Goff, avec qui il dirigera une Histoire de la France religieuse (Seuil, 1988-1992). A Sciences Po puis à Nanterre, il dirige des dizaines de thèses et anime de nombreux séminaires : les politologues Alain Lancelot ou Jean-Luc Parodi, et les historiens Jean-Pierre Azéma, Jean-Jacques Becker, Serge Berstein, Jean-Noël Jeanneney, Pierre Milza, Pascal Ory, Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux et Michel Winock, sans oublier de futurs journalistes (Alain Duhamel, Michèle Cotta) et responsables politiques, entreront peu à peu dans ce que l'un d'eux, Jean-François Sirinelli, appellera plus tard la "Rémondie". Nés entre la fin des années 1920 et le début des années 1950, ces hommes - car les femmes y sont rares - profiteront des nombreux postes ouverts dans l'université française après 1968 pour asseoir la légitimité de cette historiographie.
Renoncer à se faire l'historien de son temps était pour le chercheur une "démission", répétait René Rémond, qui s'évertuait à réduire l'hiatus entre l'histoire et le journalisme - il présida pendant longtemps le jury d'entrée du Centre de formation des journalistes (CFJ). La mort l'aura emporté à la veille d'une élection présidentielle dont il aurait sans doute aimé commenter les résultats, en vétéran des soirées électorales à la radio et à la télévision, où il était réputé pour sa clarté d'expression, ses jugements balancés et sa capacité de convoquer l'histoire pour éclairer l'actualité immédiate. "
Article paru dans Le Monde, édition du 17.04.07
Un infatigable militant
Etudiant, il était résistant et militant à la JEC. Toute sa vie, il s'est engagé dans la vie civile. A sa manière, en historien et en chrétien.
Il était mon grand frère à la Jeunesse étudiante chrétienne où il était entré dans les années 1930, pour en devenir responsable de la branche universitaire puis, à la fin de la guerre, secrétaire général. Il incarnait pour moi le prototype du chrétien engagé dans la vie sociale. Nous entendions par là que le chrétien ne devait pas se laisser absorber seulement par la prière, ni attendre que son Église lui donne des mots d’ordre pour prendre position dans les batailles intellectuelles, politiques, sociales de son époque.
II ne pouvait pas se contenter de donner l’exemple d’une vie personnelle inspirée par sa foi. Il devait s’engager dans des actions institutionnelles. Il mènera, à Paris, où il était étudiant après avoir été démobilisé de l’armée après l’armistice, des actions de renseignement pour le compte des mouvements de Résistance. II repérait les zones où les Allemands pouvaient parquer leurs avions et leurs V1.
René Rémond a fait bouger les lignes dans la société française en de nombreux domaines. Par exemple dans les actions contre la torture en Algérie, en soutenant Jean Müller , pour l’autonomie des universités, pour l’actualisation des principes de la laïcité républicaine. C’est d’ailleurs lui qui avait suggéré au président de la République de réunir la commission Stasi. Il s’inquiétait de voir la personne absorbée par l’individu, les réactions identitaires à la mondialisation compromettre les chances d’un nouvel ordre mondial, l’instrumentalisation politique de la religion caricaturer toute forme de foi religieuse.
Finalement ce mixte d’historien indiscuté et de militant infatigable, qui pourrait se révéler contradictoire, a fait la grande originalité de René Rémond. Je le vois encore parcourant la France en tous sens, répondant à d’innombrables sollicitations. Ici une session des Semaines sociales de France auxquelles il a tant donné depuis si longtemps. Là une réunion dans un obscur collège du fond de la province, un colloque dans une prestigieuse université, une assemblée épiscopale. Un jour il prêche à Notre-Dame de Paris, un autre jour, il rencontre des francs-maçons et des libres-penseurs. Tard couché pour répondre aux curiosités de ses auditoires. Tôt levé pour rentrer à Paris exercer ses responsabilités. II comptabilise plus de trois mille conférences. René Rémond était une lumière qui éclaire et qui brille sans jamais aveugler.
Jean BOISSONNAT
article paru dans La Croix, édition du 15.04.07